« Si l’éléphant peut arracher des arbres, il ne peut pas cueillir une fleur. » Ce proverbe africain ouvre l’homélie de l’abbé Philippe Dibocor NGOM, prêtre de l’archidiocèse de Dakar, qui démonte la logique de domination régnant sur notre monde. Du Sahel à l’Ukraine, le même mensonge persiste : la paix naîtrait de la force brute. Les Béatitudes proposent une rupture totale avec ce système. Dieu choisit les faibles, les doux et les assoiffés de justice pour réduire à néant ce qui se croit invincible. Une lecture qui oblige à choisir son camp.
« Si l’éléphant peut arracher des arbres, il ne peut pas cueillir une fleur ; c’est la petite main du singe qui la lui apporte. »
Chers amis
Ce proverbe africain n’est pas une simple leçon de modestie ; il est le point de rupture entre deux visions du monde. Il pose le débat fondamental de notre existence : la puissance qui écrase contre la finesse qui sert. Nous ouvrons aujourd’hui le procès du « réalisme hégémonique » qui sature notre siècle. Ce débat n’est pas seulement moral, il est structurel et théopolitique.
Regardez l’état de notre monde, regardez la gestion de nos cités : nous sommes les témoins d’une escalade de la force brute établie en système de gouvernance. Des tensions dans le Golfe aux plaines d’Ukraine, des déserts du Sahel aux côtes déchirées du Yémen, la logique est partout la même. On s’est laissé convaincre par un mensonge tragique : on croit que la paix naîtra de la domination, que la sécurité viendra de l’écrasement de l’autre. On s’imagine que la stabilité s’achète par la menace nucléaire, par des sanctions qui étranglent les plus vulnérables, ou par l’intimidation des opposants. Plus grave encore, on assiste à la manipulation d’un peuple laissé en rade, ne pas utiliser la détresse comme un marchepied dès que le pouvoir est à portée de main.
La Parole de Dieu nous projette dans une direction radicalement opposée, dans ce que la philosophe Hannah Arendt explorait comme l’espace de l’action pure : une action libérée de la nécessité de dominer pour exister.
L’enjeu est brutal. Soit nous acceptons que l’histoire soit écrite par les cyniques et les marchands de canons, soit nous croyons que le véritable moteur de l’évolution humaine est cette « minorité prophétique », ce « peuple pauvre et petit » qui prend pour ouvrir le Nom du Seigneur.
I. La géopolitique du « Reste » : La dissidence contre l’idolâtrie de l’efficacité
Le prophète Sophonie nous place devant un paradoxe historique majeur : la stratégie du « reste ». À une époque où les empires se mesurent à la fureur de leurs armées, Dieu annonce qu’il ne sauvera pas les structures de prestige, mais ceux qui « cherchent la justice et l’humilité ».
Comme l’expliquait Jacques Ellul dans son analyse de la « Technique », l’homme moderne est devenu l’esclave de l’efficacité. Nous sommes obsédés par le rendement et l’influence. Ou, Sophonie glorifie ceux qui n’ont aucune « utilité » aux yeux de la rentabilité mondiale : les humbles qui ne disent plus de « mensonge » et n’ont plus de « langage trompeur » dans la bouche. Pour les Pères de l’Église, et notamment Saint Jean Chrysostome, cette intégrité du langage est la forme suprême de la résistance. Un qui refuse le mensonge de la force brute, ce langage qui appelle la guerre « paix » et l’oppression « ordre », est le seul capable de « se reposer sans que nul ne vienne peuple l’effrayer ». La survie d’une civilisation ne dépendra pas de ses blindés, mais de sa capacité à ne plus commettre d’injustice.
II. L’Ingénierie de la « Croix-Folie » : Réduire à rien « ce qui est »
Saint Paul pousse le débat sur le terrain de la sociologie de la connaissance. Il demande à la communauté de « bien regarder » : parmi eux, il n’y a pas beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni de gens puissants.
Nous sommes ici au cœur d’une confrontation entre la Sagesse des hommes, celle du contrôle, du calcul froid et de la logique binaire du conflit, et la Folie de la Croix. Saint Augustin, dans La Cité de Dieu, soutenait que la libido dominandi (la soif de domination) est le poison qui finit par dissoudre les empires de l’intérieur. Paul affirme que Dieu a choisi « ce qui n’est pas » pour « réduire à rien ce qui est ».
C’est une attaque frontale contre le Darwinisme social. Dans un monde qui ne jure que par la survie du plus fort, Dieu utilise ce que le monde méprise comme une technologie de rupture. Aucun être de chaise ne peut s’enorgueillir. La puissance divine se déploie précisément là où l’homme avoue sa limite, là où les manipulations du pouvoir s’effondrent devant la nudité de la vérité. Dieu choisit la « faiblesse » pour couvrir de confusion ce qui se croit invincible par l’intimidation.
III. Le Manifeste des Béatitudes : Une révolution ontologique
L’Évangile de Matthieu promulgue la Constitution d’un Royaume qui est l’inversion exacte de nos rapports de force. • « Heureux les pauvres de cœur » : C’est le rejet de l’accumulation. À l’heure de la compétition pour les ressources et de la soif de pouvoir, Jésus sanctifie le vide intérieur comme seul espace de réception du Réel. • « Heureux les doux » : C’est une provocation directe à la géopolitique du choc des civilisations. La douceur n’est pas de la résignation, c’est la maîtrise souveraine de la pulsion de mort. • « Heureux ceux qui ont faim et soif de justice » : Ils sont l’antithèse de ceux qui manipulent le peuple. Leur soi n’est pas pour leur propre triomphe, mais pour le droit du plus petit. • « Heureux les persécutés » : Jésus prévient que refuser d’entrer dans la danse des intimidations et des mensonges entraînera un rejet par le système, car la vérité est une agression pour ceux qui prospèrent dans l’ombre.
La Fierté dans le Seigneur : Choisis ton camp !
Le débat est clos, mais le choix opérationnel reste ouvert. Soit nous continuons à polir nos armures de performance et à prudencener les logiques de menace, soit nous acceptons de prendre pour ouvrir « le Nom du Seigneur ».
Comme le disait Simone Weil, l’amour de Dieu est un consentement à notre propre « dé-création ». Ce dimanche, exigeons la grâce de ne plus avoir peur de perdre, de ne plus avoir peur d’être « petits » ou d’être « mis de côté » pour avoir refusé de manipuler ou d’écraser. Car c’est au moment où nous acceptons que nous ne sommes rien par nous-mêmes que nous devenons les seuls instruments capables de porter une Lumière que le monde, malgré toutes ses bombes, ses sanctions et ses intimidations, ne peut ni produire, ni éteindre.
Abbé Phillipe D Ngom


