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Chronique n° 5 : L’État appartient-il à tout le monde ?
Chers lecteurs, notre précédente chronique a posé une exigence : la promesse républicaine doit permettre au citoyen le moins influent de bénéficier de la même protection que le plus puissant. Nous avons distingué les institutions et rappelé leurs responsabilités. Examinons maintenant la manière dont le pouvoir s’exerce.
Une alternance politique offre un bon point de départ. Une nouvelle équipe arrive, portée par une espérance et un mandat sur la base d’une offre politique validée par les citoyens au moyen du suffrage universel. Le nouveau pouvoir annonce ses priorités, nomme des responsables et réexamine les projets en cours. Les populations espèrent, ses partisans attendent le changement, ses adversaires observent ses premiers actes ; les services poursuivent leurs missions.
Alors, qu’est-il légitime de changer ? Que faut-il préserver ? Et comment faire en sorte que chacun continue de se reconnaître dans les institutions, quelle que soit sa conviction politique ?
L’épreuve commence donc au moment où ceux qui ont gagné doivent prendre des décisions pour tous.
Une victoire donne un mandat
Donc, pour le nouveau pouvoir qui vient de s’installer, ses militants ont consacré du temps, de l’énergie et parfois leurs économies à la campagne. Ils ont défendu un programme et affronté des difficultés. Leur satisfaction est compréhensible ; leur attente de résultats l’est tout autant.
Mais une ambiguïté peut s’installer lorsque la victoire est comprise comme l’ouverture d’un droit personnel sur les emplois, les marchés ou les ressources publics. C’est ici que commence la logique du « pathio » : le partage prend la forme d’une répartition des avantages de la victoire entre ceux qui y ont contribué.
La frontière est franchie lorsque la question « Qui devons-nous récompenser ? » prend le pas sur celle-ci : « De quelles compétences ce service a-t-il besoin pour remplir sa mission ? » Le poste devient alors une récompense à distribuer, avant d’être une responsabilité à exercer.
S’il est vrai que l’engagement militant contribue à la vie démocratique, il ne constitue pas, à lui seul, une qualification pour diriger un service, administrer une entreprise publique ou conduire un projet technique. Un militant peut posséder toutes les compétences nécessaires ; il doit alors être choisi pour sa capacité à servir et répondre de ses résultats. Son engagement ne saurait lui tenir lieu de brevet de compétence ni le protéger d’une évaluation exigeante.
Précisons-le : certains postes, de par leur nature, relèvent légitimement de la confiance de l’autorité politique, et nul ne devrait s’étonner qu’un gouvernement s’entoure de collaborateurs qui partagent ses orientations. Mais la confiance ne dispense pas de la compétence ; elle s’y ajoute.
La reconnaissance due aux militants appartient à la vie politique, alors que l’attribution d’une responsabilité publique engage les intérêts de toute la collectivité, y compris de ceux qui ont voté autrement. C’est pourquoi céder à la pression des militants pour nommer un responsable, sans s’assurer de son aptitude à remplir la mission, peut compromettre la réussite du programme qui a porté le parti au pouvoir.
Dès lors, chaque nomination engage une capacité d’action : organiser un service, conduire un projet, mobiliser des équipes et obtenir des résultats. Lorsque les exigences du poste s’effacent devant les rapports de force internes, le gouvernement risque de fragiliser lui-même les instruments nécessaires à la réalisation de ses engagements et donc faire face à l’insatisfaction des populations, dont ses propres électeurs.
Le responsable ainsi nommé peut aussi se sentir davantage redevable au groupe qui a imposé sa désignation qu’aux usagers qu’il doit servir. Son maintien en fonction risque alors de dépendre de ses soutiens plutôt que de ses résultats. Un parti peut ainsi satisfaire une partie de ses militants tout en décevant les citoyens qui lui ont confié le pouvoir. La meilleure manière d’honorer leur confiance consiste à choisir des responsables capables de traduire le programme en améliorations concrètes de leur vie.
Pour le candidat au poste, accepter une fonction publique, c’est accepter que l’on vous demande ce que vous pouvez faire pour les usagers et pas seulement ce que vous avez fait pour votre parti.
Le passage est exigeant : il faut transformer une mobilisation partisane en capacité de gouvernement. Le programme doit devenir une action dont les résultats puissent bénéficier à la collectivité. Le succès d’un camp reçoit alors sa véritable mesure : ce qu’il parvient à accomplir au service du pays.
L’appartenance politique ne suffit donc ni à qualifier ni à disqualifier. Un proche des gouvernants peut être parfaitement compétent, un autre ne pas avoir les aptitudes requises pour la fonction, et un adversaire, tenu à distance du pouvoir, servir loyalement les institutions.
Il faut aussi examiner les effets d’une nomination sur ceux qui travaillent déjà dans le service. Que comprennent les agents lorsque l’expérience, les résultats et l’effort ne semblent plus compter dans les perspectives de progression ? Quelle conduite leur apprend-on à privilégier ? Chaque nomination adresse un message : elle indique ce que le pouvoir reconnaît et ce qu’il récompense.
Cette responsabilité se prolonge après la désignation. Il faut fixer des objectifs, apprécier les résultats et tirer les conséquences des insuffisances établies. La proximité ne devrait protéger personne de l’évaluation.
Changer une politique sans interrompre le pays
L’alternance doit également permettre de réorienter l’action publique. Une nouvelle équipe peut revoir des priorités, modifier des dispositifs et mettre fin à des projets mal conçus. Sans cette possibilité, le choix électoral perdrait une part de son sens ; mais le pays ne doit pas recommencer à zéro à chaque changement de pouvoir.
L’histoire du Sénégal invite à reconnaître cette continuité. De Senghor à Diouf, puis de Diouf à Wade et de Wade à Macky Sall, la construction nationale s’est poursuivie sous des orientations différentes. Ces transmissions n’ont effacé ni les institutions, ni les équipements, ni les compétences accumulées. Chaque pouvoir a reçu un héritage fait d’acquis, de difficultés et d’engagements qu’il lui appartenait d’évaluer.
La construction d’un pays dépasse la durée d’une présidence et la victoire électorale d’un parti. Une infrastructure utile ne perd pas sa valeur parce qu’elle a été engagée par un adversaire. Un programme pertinent mérite d’être amélioré lorsque ses résultats sont insuffisants ; ses bénéficiaires ne doivent pas devenir les victimes d’une volonté d’effacer la signature du pouvoir précédent.
Cette exigence vaut pour toute alternance, y compris celle de 2024. Elle commande de distinguer ce qui doit être poursuivi, ce qui doit être corrigé et ce qui doit être abandonné sur la base d’une évaluation sérieuse. L’intelligence politique consiste à transformer l’héritage reçu en capacité d’avancer, tout en demandant des comptes sur les fautes constatées. Le changement prend alors son sens dans l’amélioration de la vie des citoyens.
Prenons un chantier d’école déjà engagé. Des fonds ont été dépensés, des travaux réalisés, des familles attendent son ouverture. Son utilité doit être appréciée à partir des besoins scolaires, de son état d’avancement, de son coût et de sa régularité. Le nom du pouvoir qui l’a lancé ne suffit pas à décider de son avenir.
La même exigence vaut pour les programmes de santé, les infrastructures et les réformes administratives. Certains méritent d’être poursuivis ; d’autres corrigés, redimensionnés ou arrêtés. Ces décisions demandent une évaluation et une explication. La continuité n’impose pas de conserver une erreur ; elle oblige à mesurer les conséquences d’un changement sur les personnes, les engagements et les ressources collectives.
Toutefois, lorsque des irrégularités sont constatées, il faut établir les responsabilités et rechercher, dans le respect du droit, comment préserver le service attendu par la population. Toute l’intelligence politique réside dans cette capacité à évaluer, corriger et améliorer tout en assurant la continuité de l’action publique. Un changement de gouvernement doit permettre au pays d’avancer, en tirant les enseignements de ce qui a été accompli.
Cela suppose de distinguer les fautes de gestion, qui appellent des comptes, de l’utilité d’un projet pour les citoyens. Un chantier d’école entaché d’irrégularités peut rester indispensable aux enfants qui attendent leurs classes. Il faut alors déterminer les conditions de sa poursuite : sécuriser les procédures, corriger les défaillances, revoir les coûts ou remplacer les responsables lorsque cela s’impose. Si une suspension est nécessaire, elle doit être justifiée, limitée au temps requis et accompagnée de solutions pour les usagers.
La population ne doit pas payer deux fois : d’abord pour les fautes commises, ensuite pour l’abandon du service dont elle a besoin. Gouverner exige de tenir simultanément la reddition des comptes et la capacité d’agir, afin que la correction des erreurs permette d’améliorer l’action publique sans immobiliser le pays.
Transmettre les dossiers, préserver la mémoire
La continuité repose sur des choses parfois peu visibles : des archives accessibles, des contrats conservés, des données fiables, un état des engagements et des dossiers correctement transmis. Lorsqu’un responsable quitte ses fonctions, il doit être possible de savoir ce qui a été décidé, pourquoi cela l’a été, quels moyens ont été mobilisés et quelles difficultés demeurent.
Une passation de service ne devrait donc pas se réduire à une cérémonie. Elle doit permettre au successeur de travailler et aux organes compétents de contrôler.
Cette mémoire appartient à l’institution. Les documents produits dans l’exercice d’une mission publique ne peuvent être traités comme les souvenirs personnels de celui qui les a signés. Leur conservation protège la continuité, la transparence et les droits des personnes concernées. Elle protège aussi les agents : des traces fiables permettent de distinguer une décision régulièrement prise d’une initiative personnelle, une difficulté signalée d’une négligence dissimulée.
Un État capable d’apprendre doit pouvoir retrouver son propre travail : pourquoi une décision a été prise, sur quelles études elle reposait, quels obstacles ont été rencontrés, quels résultats ont été obtenus. Cette mémoire repose sur des archives organisées, des données fiables, des rapports utiles et des passations de service substantielles. Elle vit aussi dans l’expérience des agents : ceux qui connaissent les procédures, les territoires et l’histoire des projets doivent pouvoir transmettre leur savoir. Lorsque tout dépend des souvenirs d’une personne ou des documents conservés dans son ordinateur, le départ d’un responsable devient une perte de capacité pour toute l’institution.
Préserver cette mémoire permet enfin de rendre des comptes : retrouver les décisions, leurs motifs et leurs auteurs aide à établir les responsabilités et à distinguer une erreur de gestion d’une difficulté héritée.
Une alternance peut changer les orientations, mais elle doit pouvoir s’appuyer sur la connaissance accumulée pour décider de ce qu’il faut poursuivre, corriger ou abandonner. Les gouvernements se succèdent, mais l’État doit conserver la capacité de comprendre ce qu’il a fait pour mieux décider de ce qu’il fera.
Gouverner aussi pour ceux qui ont voté autrement
Imaginons maintenant deux communes présentant des besoins comparables. L’une a soutenu la majorité ; l’autre a choisi l’opposition. Leurs habitants ont besoin d’eau, d’écoles, de routes et de soins. Le résultat électoral doit-il déterminer la réponse à ces besoins ?
Un gouvernement dispose de priorités et de moyens limités, et se trouve obligé de faire des choix. Mais ceux-ci doivent pouvoir être expliqués par des critères d’intérêt général : l’urgence, le nombre de personnes concernées, les déficits accumulés, la faisabilité ou l’équilibre territorial.
Utiliser l’investissement public pour récompenser une fidélité ou sanctionner un désaccord transforme les besoins collectifs en instruments de dépendance. Cela enseigne aussi une mauvaise leçon politique : pour obtenir un service, il faudrait d’abord rejoindre le bon camp.
Le vote exprime un choix de gouvernement ; il ne détermine pas la valeur d’un citoyen ni le degré d’attention que mérite sa localité. Gouverner pour tous ne signifie donc pas satisfaire toutes les demandes. Cela signifie pouvoir justifier les décisions devant ceux qui les approuvent comme devant ceux qui les contestent.
Les moyens publics appellent des comptes
Les bâtiments, les véhicules, les budgets, les personnels et les moyens de communication publics sont affectés à des missions. Leur emploi doit pouvoir être rapporté à ces missions.
La confusion s’installe lorsque la fonction publique, l’activité partisane et les intérêts personnels se mêlent au point qu’il devient difficile de savoir qui décide, qui bénéficie et qui paie. La prévention de cette confusion exige des procédures compréhensibles, des responsabilités identifiables et des contrôles effectifs. Elle suppose aussi que les responsables acceptent d’expliquer leurs choix.
La collectivité confie des moyens pour obtenir un service ou un résultat. Rendre compte consiste à montrer ce qui a été fait, avec quelles ressources, dans quelles conditions et avec quels effets. Cette exigence concerne également les échecs. Une difficulté reconnue peut conduire à une correction ; une difficulté cachée risque de se prolonger et d’alourdir son coût.
C’est pourquoi l’exercice du pouvoir doit pouvoir être contrôlé. Le Parlement, la justice, la Cour des comptes et les autres organes de contrôle y contribuent selon leurs compétences respectives. Les médias et les citoyens participent, de leur côté, à l’examen public des décisions.
Une question dérangeante n’est pas nécessairement une attaque. Un rapport défavorable n’est pas automatiquement une manœuvre. Une décision juridictionnelle contraignante ne se juge pas à la satisfaction qu’elle procure au gouvernement. Les critiques peuvent être discutées et leurs erreurs corrigées, mais leur existence appartient au fonctionnement d’institutions dont aucun responsable ne devrait pouvoir se considérer comme l’unique juge.
Le contrôle doit lui-même être rigoureux : des faits établis, des méthodes explicites, la possibilité de répondre et un traitement équitable des situations comparables. Son autorité s’affaiblit lorsqu’il paraît épargner les proches ou poursuivre prioritairement les adversaires. Demander des comptes sert la collectivité lorsque la même exigence vaut pour ceux qui gouvernaient hier, ceux qui gouvernent aujourd’hui et ceux qui gouverneront demain.
Préserver un État que chacun puisse reconnaître comme le sien
L’État appartient-il à tout le monde ? La réponse se lit dans les pratiques : les compétences que l’on choisit, les projets que l’on évalue, les dossiers que l’on transmet, les territoires que l’on dessert et les contrôles que l’on accepte.
Une majorité politique reçoit le mandat de conduire le pays pendant un temps. Elle doit pouvoir agir et transformer. Elle doit aussi préserver la capacité des institutions à continuer de fonctionner après elle.
Cette exigence engage également les citoyens. Nous ne pouvons dénoncer la faveur chez l’adversaire et la réclamer pour nos proches, condamner une nomination de complaisance et applaudir la même pratique lorsqu’elle bénéficie à notre camp.
Les alternances prennent tout leur sens lorsqu’elles permettent de changer les orientations tout en renforçant les institutions communes. À chaque équipe revient une double responsabilité : répondre aux besoins présents et transmettre des capacités d’action à celles qui suivront.
Gouverner pour tous, c’est laisser à celui qui n’a pas voté pour vous la certitude que l’État reste aussi le sien.
Tidiane KOUNTA