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11 octobre 2025 — SOYA DIAGNE

Il était exactement 22 h 10.

Un an plus tôt, à cette même heure, j’étais tranquillement assis sur la terrasse de l’hôtel Terrou-Bi, à Dakar, en compagnie d’amis. Comme nous en avions l’habitude, nous nous retrouvions presque tous les soirs après le travail, pour partager un moment de détente, échanger sur l’actualité et discuter de tout et de rien. C’était notre rendez-vous habituel, notre façon de terminer la journée loin des préoccupations professionnelles.

Rien, absolument rien, ne laissait présager que cette soirée allait prendre une tournure aussi inattendue.

Autour de notre table, l’ambiance était ordinaire. Nous étions entre amis, dans un lieu fréquenté, lorsque je remarquai soudain un groupe d’hommes qui s’approchait de nous. Ils étaient huit. Leur présence, à elle seule, avait quelque chose d’inhabituel. Je levai les yeux vers eux.

L’un d’eux s’avança et me présenta une carte de police.

— C’est la police. Êtes-vous Monsieur Soya Diagne ?

— Oui, répondis-je.

Il me tendit alors un papier en précisant qu’il s’agissait d’une convocation.

Je pris le document et lui dis simplement :

— Merci.

À cet instant, je pensais que l’échange allait s’arrêter là. Après tout, il venait de me remettre une convocation. Je n’avais aucune raison d’imaginer que cette formalité allait se transformer en une véritable opération policière.

Mais l’homme reprit aussitôt la parole :

— Dès réception, nous devons vous emmener avec nous.

Je le regardai, surpris.

— À cette heure-ci ?

— Ce sont les instructions qu’on m’a données.

Je marquai un court instant de silence. Puis, sans chercher à créer le moindre incident, je me levai et lui dis :

— Allons-y.

Mes amis, qui avaient assisté à toute la scène, se levèrent à leur tour pour nous accompagner. Mais les autres policiers les en empêchèrent. Ils leur demandèrent de rester sur place.

En quelques secondes, je me retrouvai encerclé par des hommes en mission, sous les yeux de mes amis et de tous ceux qui se trouvaient dans l’établissement.

Sous les regards des clients

Je traversai le hall de l’hôtel, encadré par les policiers. Tous les regards étaient braqués sur moi.

Je pouvais imaginer les questions que certains clients se posaient. Que se passait-il ? Qui était cet homme que la police venait chercher avec un tel déploiement de moyens ? Qu’avait-il bien pu faire ?

Certains, faute de connaître les circonstances, ont probablement pensé qu’un gros bonnet venait de tomber.

Je ne pouvais pas leur en vouloir. Dans notre société, lorsqu’un groupe important de policiers encercle un homme dans un lieu public et l’emmène sous les regards de tous, les conclusions viennent souvent avant les explications.

Pourtant, à cet instant précis, je n’avais pas encore été informé de l’objet de la convocation.

Une fois dehors, je découvris les véhicules mobilisés pour l’opération : un minibus de neuf places dans lequel se trouvaient des hommes, une Toyota sans plaque d’immatriculation apparente et un autre véhicule de type L200. Des policiers se trouvaient à bord de ces véhicules.

Celui qui semblait diriger l’opération lança à ses hommes :

— C’est bon, on replie.

Cette phrase me marqua. Tout ce dispositif, tous ces hommes, tous ces véhicules, pour venir me remettre une convocation et m’emmener avec eux.

Je ne disposais d’aucune explication. Je ne pouvais que constater ce qui se déroulait devant moi et essayer de comprendre.

Je montai dans le véhicule.

« Suis-je en état d’arrestation ? »

À peine installé, l’un des policiers me demanda mon téléphone.

Je le regardai et lui posai une question qui me paraissait parfaitement légitime :

— Est-ce que je suis en état d’arrestation ?

Il me répondit :

— Non, Monsieur Diagne.

Je lui fis alors comprendre que, dans ces conditions, je ne voyais pas pourquoi je devrais lui remettre mon téléphone.

— Alors, je ne vous donne pas mon téléphone.

Son visage se renfrogna. Visiblement contrarié par ma réponse, il me lança :

— Vous n’avez donc pas le droit d’utiliser votre téléphone dans la voiture !

Je lui répondis calmement, mais fermement :

— Monsieur, si je suis en état d’arrestation, notifiez-le-moi immédiatement. Dans le cas contraire, je vais utiliser mon téléphone.

Le ton de l’échange aurait pu monter. Mais le chauffeur intervint en s’adressant à son collègue :

— Chef, laisse-le, ce n’est pas grave. On est presque arrivés.

La discussion s’arrêta là.

Entre l’hôtel Terrou-Bi et les locaux de la Sûreté urbaine, le trajet ne dura effectivement pas cinq minutes.

Cinq petites minutes, à peine, entre une soirée ordinaire et une nuit qui allait me laisser de nombreuses interrogations.

Je ne savais toujours pas ce qu’on me reprochait. Je savais seulement que j’avais été conduit de force par des policiers, alors même que l’un d’eux venait de me déclarer que je n’étais pas en état d’arrestation.

Cette contradiction me travaillait déjà l’esprit.

Pourquoi un tel dispositif pour une convocation ? Pourquoi m’emmener immédiatement ? Et pourquoi cette absence d’explications ?

Je n’avais pas encore de réponses.

Au commissariat central de Dakar

À notre arrivée au commissariat central de Dakar, le calme était saisissant. Il régnait dans les lieux une atmosphère presque irréelle, un silence qui contrastait avec l’agitation de l’opération à laquelle je venais d’assister.

Nous montâmes les escaliers. Un policier me conduisit dans un bureau et m’y installa en présence de deux autres hommes que je pensais, à ce moment-là, être des policiers.

Ce qui s’est passé avec l’un d’entre eux mérite que j’y revienne plus longuement. Je le ferai au moment opportun, car chaque épisode de cette histoire a son importance.

Pour l’heure, je devais attendre.

Les minutes s’écoulèrent. Près d’une heure passa avant qu’un homme ne vienne se présenter à moi. Il était calme, posé, et se présenta comme un adjudant.

Il me demanda de le suivre dans son bureau.

Je m’exécutai.

Une fois arrivé, avant même que nous commencions à parler de la raison de ma présence, je lui adressai une demande :

— Est-ce que je peux prier avant qu’on démarre ?

Il m’indiqua l’endroit où je pouvais prier.

Je pris alors le temps de m’acquitter de ma prière de Guéwé, puis de mon Safa et Witr, avant de retourner auprès de lui.

Ces instants de recueillement avaient une signification particulière pour moi. Dans cette situation que je ne comprenais pas, j’avais besoin de me tourner vers Dieu, de retrouver un peu de sérénité et de rassembler mes pensées.

Après avoir terminé, je rejoignis l’adjudant.

Je me tins devant lui et lui dis :

— Voilà, je suis tout à vous. Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter un tel sort ?

« Monsieur Diagne, je ne sais pas »

L’adjudant me répondit avec une franchise qui me surprit :

— Monsieur Diagne, je ne sais pas. J’étais tranquillement chez moi lorsque le commissaire m’a demandé de venir vous délivrer une convocation pour lundi.

Je restai silencieux.

Sa réponse me laissait perplexe. Depuis mon arrivée à l’hôtel jusqu’à mon installation dans ce bureau, j’avais eu droit à une mobilisation policière impressionnante, à un déplacement forcé et à plusieurs heures d’attente. Et voilà que l’homme chargé de me remettre la convocation m’expliquait qu’il ne savait même pas pourquoi je devais me présenter à la police.

Je cherchais mes mots.

Je ne voulais pas laisser paraître toute ma colère devant cet homme qui, jusque-là, s’était montré courtois. Je savais faire la différence entre celui qui exécutait une instruction et celui qui en était à l’origine. Mais cela ne m’empêchait pas de ressentir l’incompréhension et l’indignation que suscitait cette situation.

Je le regardai droit dans les yeux et lui demandai :

— C’est donc uniquement pour une convocation qu’on m’a amené ici, avec tout ce déploiement de forces de l’ordre — ou de désordre, c’est selon — jusqu’à cette heure-ci ?

Il me répondit :

— Oui, Monsieur. J’en suis désolé.

Je pris un instant pour mesurer la portée de ses paroles.

Il était près de 23 heures. J’avais été arraché à une soirée entre amis, escorté par plusieurs policiers, conduit au commissariat central et contraint d’attendre sans connaître le motif de cette démarche. Et, au bout du compte, la seule explication que je recevais était qu’on voulait me remettre une convocation.

L’adjudant me demanda ensuite ma pièce d’identité.

Je la lui tendis.

Il me posa quelques questions administratives :

— Le nom de votre père ?

Je répondis.

— Le nom de votre mère ?

Je répondis également.

Il prépara ensuite une décharge que je devais signer. Puis il me remit la convocation.

Le rendez-vous était fixé au lundi à 10 heures.

Mais, une fois encore, aucun motif précis ne m’était communiqué. Je ne savais toujours pas ce qui justifiait cette convocation ni ce que l’on attendait de moi.

L’adjudant se contenta de me fixer le rendez-vous.

Lundi, 10 heures.

C’était tout.

23 h 30 : retour vers Terrou-Bi

Je quittai le commissariat central aux environs de 23 h 30.

Après cette longue parenthèse, je pris un taxi en direction de l’hôtel Terrou-Bi, où j’avais laissé ma voiture.

La soirée avait commencé dans la tranquillité, entouré d’amis. Elle se terminait dans la confusion, avec une convocation en main et une multitude de questions sans réponse.

Pendant le trajet, je jetai un coup d’œil à mon téléphone. Il n’arrêtait pas de sonner.

Parmi les appels, je remarquai celui d’un ami policier. Je le rappelai ou répondis à son appel, et il me demanda immédiatement :

— Qu’est-ce que tu as fait ?

Sa question me surprit. Je lui expliquai que je venais de recevoir une convocation pour le lundi à 10 heures.

Il me révéla alors une information que j’ignorais encore : il venait de recevoir la nouvelle d’une interdiction de sortie du territoire me concernant.

Je pris la chose avec une forme d’ironie, presque pour masquer mon étonnement.

— Peut-être qu’ils ne veulent pas que je fasse comme l’autre !

Je venais à peine d’être conduit au commissariat pour une convocation dont j’ignorais le motif, et voilà qu’on m’annonçait une mesure aussi importante qu’une interdiction de sortie du territoire.

Mon ami sembla lui aussi étonné par l’heure à laquelle tout cela se produisait.

— À cette heure-ci ?

Il exprima ses regrets et me dit qu’il allait essayer d’en savoir davantage.

Nous échangeâmes encore quelques mots, puis il formula des prières pour moi.

Je poursuivis mon chemin vers Terrou-Bi.

À ce moment-là, je ne mesurais pas encore toute la portée de ce qui venait de se produire. Je pensais surtout à ce rendez-vous du lundi, à cette convocation dont le contenu ne m’avait rien appris et à cette interdiction de sortie du territoire dont j’apprenais l’existence par un ami.

Je ne savais pas encore que cette soirée allait marquer le début d’une épreuve bien plus longue.

C’est finalement la presse qui m’informera

Ce soir-là, je n’avais obtenu aucune réponse claire de la police sur le motif de ma convocation.

J’avais pourtant été conduit au commissariat, interrogé sur mon identité, invité à signer une décharge et informé d’un rendez-vous fixé au lundi à 10 heures. Mais personne ne m’avait expliqué précisément ce que l’on me reprochait.

C’est finalement sur Seneweb que j’allais découvrir l’objet de cette convocation.

Oui, c’est par la presse que j’ai appris ce qui se cachait derrière cette démarche policière.

Je repense encore à cette succession d’événements : les huit hommes qui se présentent à ma table, les véhicules mobilisés, le trajet de quelques minutes jusqu’au commissariat, l’attente, les échanges avec l’adjudant, la convocation sans explication et, enfin, les informations qui me parviennent par l’intermédiaire de mes contacts puis des médias.

Tout cela s’était déroulé en l’espace de quelques heures.

Je n’avais pas fui. Je n’avais opposé aucune résistance. Lorsque les policiers m’avaient demandé de les suivre, je m’étais levé et j’étais parti avec eux. J’avais simplement demandé si j’étais en état d’arrestation et, en l’absence d’une telle notification selon la réponse qui m’avait été donnée, j’avais refusé de remettre mon téléphone.

Pourtant, la manière dont cette soirée s’était déroulée m’avait laissé un profond sentiment d’incompréhension.

Je ne prétends pas, à travers ce récit, apporter à moi seul une réponse à toutes les questions juridiques que soulève cette affaire. Je raconte ce que j’ai vécu, ce qui m’a été dit et ce que j’ai découvert au fil des heures.

Car, au-delà de mon histoire personnelle, une question demeure : celle du respect des droits, des libertés individuelles et de la dignité de chaque citoyen.

Dakar, capitale des droits de l’homme : un symbole, une interrogation

Il y a, dans le calendrier, des coïncidences qui interpellent.

Alors que je me remémore cette soirée du 16 octobre 2025, Dakar s’apprête à accueillir la 89ᵉ session ordinaire de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP), annoncée du 12 au 21 octobre 2026.

Pendant plusieurs jours, notre capitale sera un lieu de rencontre et de discussion autour des droits de l’homme sur le continent africain. Des représentants, des acteurs institutionnels et des défenseurs des libertés y parleront de justice, de dignité humaine, de protection des citoyens et de respect des principes fondamentaux.

Dakar sera, pour ainsi dire, au cœur du débat africain sur les droits humains.

Mais cette perspective me ramène inévitablement à mon propre parcours.

Comment parler des droits de l’homme sans écouter ceux qui estiment avoir été victimes d’une injustice ? Comment célébrer les principes de l’État de droit sans examiner les situations concrètes dans lesquelles des citoyens disent avoir vu leurs droits mis à l’épreuve ?

Je ne pose pas ces questions pour condamner par avance une institution ou pour transformer mon expérience personnelle en vérité universelle. Je les pose parce que mon histoire m’a conduit à m’interroger profondément sur la manière dont les droits et les libertés sont vécus, protégés et défendus.

La justice ne devrait pas seulement être un principe inscrit dans les textes. Elle doit aussi être une réalité perceptible par chaque citoyen, quels que soient son statut, ses opinions ou ses prises de position.

La dignité humaine ne devrait pas dépendre de la popularité d’un individu, de ses relations ou de son influence. Elle devrait être reconnue à tous.

Et lorsque des questions se posent sur le respect des droits d’une personne, elles méritent des réponses précises, transparentes et conformes au droit.

C’est aussi pour cette raison que j’ai décidé de raconter mon histoire.

Le début d’une longue épreuve

Cette soirée au Terrou-Bi n’était que le commencement.

À cet instant, je ne savais pas encore ce qui m’attendait. Je ne pouvais pas imaginer toutes les conséquences de cette convocation ni mesurer la durée de l’épreuve qui allait suivre.

Je ne savais pas encore que je passerais huit mois et dix jours en détention provisoire.

Huit mois et dix jours loin de la liberté, loin de mes habitudes, loin de ma vie quotidienne.

Huit mois et dix jours pendant lesquels chaque journée aurait son poids, chaque semaine son histoire, chaque souvenir sa place dans ma mémoire.

C’est cette histoire que je veux raconter dans ce livre. Non pas seulement pour revenir sur mon propre sort, mais aussi pour témoigner de ce que signifie, pour un homme, le fait de perdre sa liberté et de devoir traverser une épreuve dont il ne connaît pas l’issue.

Je veux raconter les faits tels que je les ai vécus. Je veux restituer les paroles, les silences, les interrogations et les émotions qui ont jalonné ce parcours. Je veux que le lecteur puisse comprendre, semaine après semaine, ce que représente une détention provisoire lorsqu’elle devient une expérience intime, familiale, sociale et humaine.

Car derrière un dossier, il y a toujours une personne.

Derrière une procédure, il y a une vie.

Et derrière chaque journée passée en détention, il y a un homme qui attend, qui réfléchit, qui espère et qui tente de comprendre ce qui lui arrive.

Ce livre est le récit de cette traversée.

Je m’appelle Soya Diagne. Voici mon histoire.

À suivre…

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yaso2368@gmail.com

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