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Contrairement aux discours qui présentent le système AMI comme une menace pour l’autonomie de SENELEC, les données avancées dans ce dossier dessinent une autre réalité : le renforcement des capacités opérationnelles de l’entreprise nationale, le recul de la dépendance aux fournisseurs étrangers et l’émergence d’une expertise industrielle sénégalaise. Avec 34 % du capital d’AKILEE détenus par SENELEC, l’enjeu dépasse la fourniture de compteurs : il touche à la souveraineté énergétique et industrielle du Sénégal.
Une externalisation ? Les chiffres racontent une autre histoire
Le débat autour du système AMI a souvent été alimenté par une crainte : celle de voir SENELEC perdre progressivement la maîtrise de ses propres métiers. Pourtant, les chiffres présentés dans ce dossier invitent à dépasser les slogans pour examiner les responsabilités concrètes.
Sur les 17 activités clés concernées, 13 restent maintenues ou renforcées dans le périmètre opérationnel de SENELEC, notamment les études, la facturation, le recouvrement, la relation clientèle et la lutte contre la fraude. Quatre activités sont confiées à la solution technologique portée par AKILEE : la télérelève, la télégestion, la maintenance du système AMI et une partie de l’installation.
Le point essentiel est ailleurs : ces fonctions étaient auparavant assurées par des fournisseurs étrangers, notamment HEXING, KAIFA et Powercom. Leur prise en charge par une solution sénégalaise marque donc un changement de modèle, avec un enjeu de localisation des compétences et de réduction de la dépendance technologique extérieure.
Selon les chiffres communiqués, la part des activités pilotées par SENELEC passe de 59 % à 71 %, tandis que celle attribuée aux prestataires recule de 41 % à 29 %.
Le message est clair : l’objectif affiché n’est pas de dessaisir SENELEC de ses missions stratégiques, mais de renforcer sa capacité à les exercer et à améliorer ses performances.
AKILEE : un partenaire sénégalais, pas un concurrent de SENELEC
Un élément mérite une attention particulière : SENELEC détient 34 % du capital d’AKILEE. Cette participation inscrit le partenariat dans une logique de gouvernance partagée et distingue cette relation d’un simple contrat conclu avec un fournisseur extérieur.
AKILEE ne se limite pas à commercialiser des compteurs intelligents. Son offre repose sur un ensemble de solutions technologiques, informatiques, financières et opérationnelles destinées à améliorer les performances du secteur électrique.
Son ambition est de permettre à SENELEC de mieux maîtriser ses opérations, de réduire ses pertes, d’améliorer la qualité du service et de renforcer sa rentabilité. L’entreprise sénégalaise n’a donc pas vocation à se substituer à l’opérateur national, mais à lui fournir des moyens supplémentaires pour gagner en efficacité.
Cette orientation s’appuie également sur une expertise présentée comme déjà éprouvée au Sénégal, en Mauritanie et au Burkina Faso.
Une ambition industrielle qui dépasse le marché des compteurs
L’un des enjeux majeurs du partenariat réside dans le développement d’une capacité industrielle locale.
L’usine d’AKILEE est annoncée avec une capacité de production de 1,2 million de compteurs intelligents par an, auxquels s’ajouteront des disjoncteurs et des équipements intelligents de moyenne tension. Le projet prévoit également une ligne de fabrication de circuits imprimés (PCB), présentée comme une première dans la sous-région.
À cette ambition industrielle s’ajoute le projet d’une centrale électrique virtuelle. Selon les projections avancées, cette solution pourrait permettre à SENELEC d’éviter, à l’horizon de cinq ans, entre 200 et 300 MW d’investissements ou de capacités de location.
Si ces objectifs sont atteints, les retombées pourraient dépasser la seule modernisation du réseau : développement de compétences locales, création de valeur industrielle, réduction de certaines dépendances extérieures et consolidation d’un savoir-faire technologique ouest-africain.
L’enjeu est donc stratégique : produire davantage de solutions au Sénégal plutôt que dépendre systématiquement de technologies importées.
Des bénéfices attendus pour SENELEC, ses agents et ses clients
Au-delà des équipements et des infrastructures, le partenariat est présenté comme un levier d’amélioration des performances quotidiennes.
1. Réduire les pertes sans mobiliser immédiatement des capitaux propres
Le dispositif prévoit un préfinancement local en francs CFA, annoncé hors bilan et sans garantie souveraine. Il vise à renforcer la lutte contre les pertes sans imposer à SENELEC un décaissement initial de capital. Les modalités financières effectives devront naturellement être appréciées à la lumière des contrats et des engagements correspondants.
2. Améliorer le contrôle et la qualité des équipements
Le contrôle informatisé en temps réel, avant l’intégration des équipements au parc, doit permettre de mieux détecter les anomalies et de limiter les pertes non techniques. Une meilleure traçabilité peut aussi contribuer à renforcer la fiabilité des installations.
3. Créer des incitations positives pour les agents
La baisse des pertes, des créances et des charges pourrait améliorer les résultats de SENELEC et, selon les mécanismes de rémunération applicables, favoriser les primes de performance, notamment la PRAB. L’amélioration de la détection des fraudes pourrait également soutenir les primes liées à cette activité.
4. Mieux encadrer les prestataires
Le modèle prévoit des contrats formalisés et une meilleure prise en compte des obligations sociales, notamment les cotisations à l’IPRES, à la Caisse de sécurité sociale et à la mutuelle. Il est également présenté comme susceptible de faciliter l’accès des prestataires au crédit bancaire.
5. Donner davantage de visibilité aux clients
Grâce aux outils de suivi de la consommation, les clients pourraient mieux comprendre leurs usages et disposer d’informations plus accessibles. Pour SENELEC, l’exploitation des données doit favoriser une intervention plus rapide, voire anticipée, avant même qu’un client ne signale un problème.
6. Préserver les emplois et renforcer les besoins opérationnels
Selon les éléments avancés, le dispositif ne prévoit aucune suppression d’emploi. Au contraire, l’exploitation des centaines de milliers d’événements que le système est susceptible de signaler pourrait nécessiter davantage de contrôleurs pour vérifier les anomalies et intervenir sur le terrain.
Ces bénéfices restent liés à la mise en œuvre effective du dispositif, à ses résultats opérationnels et au respect des engagements contractuels.
Le véritable enjeu : la souveraineté énergétique et technologique
Réduire le partenariat AKILEE–SENELEC à une simple question de compteurs serait passer à côté de l’essentiel. Le débat porte sur la capacité du Sénégal à développer ses propres solutions, à conserver la maîtrise de ses fonctions stratégiques et à transformer la technologie en gains de performance.
La participation de SENELEC au capital d’AKILEE, le maintien de nombreuses activités dans son périmètre et le projet de production industrielle locale constituent les principaux arguments avancés en faveur de ce modèle.
Pour autant, une évaluation rigoureuse doit aussi examiner les coûts complets, les obligations contractuelles, la qualité des équipements, la sécurité des données, la répartition précise des responsabilités et les résultats réellement obtenus. C’est sur ces critères que la performance du partenariat devra être jugée dans la durée.
Conclusion : moderniser SENELEC sans la dessaisir
Le contrat AKILEE–SENELEC est présenté comme un instrument de modernisation opérationnelle destiné à renforcer les capacités de l’opérateur national, et non à le remplacer. En substituant une solution sénégalaise à certaines technologies auparavant fournies par des entreprises étrangères, le partenariat ambitionne de conjuguer efficacité, maîtrise opérationnelle et développement industriel local.
La question essentielle n’est donc pas seulement de savoir qui fournit les compteurs, mais qui maîtrise les données, les compétences, les opérations et la valeur créée par le système électrique.
Si les objectifs annoncés se concrétisent et si les résultats sont vérifiables, AKILEE pourrait contribuer à faire de la modernisation du réseau un levier de souveraineté économique.
SENELEC doit rester aux commandes. AKILEE doit lui donner davantage de moyens pour réussir. C’est sur cette exigence de performance, de transparence et de maîtrise nationale que ce partenariat doit être évalué.