- 0
- 1 121 word
Je sais déjà ce que certains vont me répondre : « Ce serait un recul démocratique ! »
Peut-être. Mais avant de condamner l’idée, prenons quelques minutes pour regarder ce que nos voisins béninois ont réellement décidé.
Le Bénin a introduit dans sa Constitution une notion assez inhabituelle en Afrique : la trêve politique.
La révision constitutionnelle du 17 décembre 2025 a créé un article 5-1 qui prévoit une trêve allant de la proclamation définitive de l’élection présidentielle jusqu’à douze mois avant l’année électorale suivante. Pendant cette période, « l’animation politique à finalité compétitive et électorale est prohibée ». Le même article précise cependant que les partis d’opposition peuvent continuer à critiquer l’action publique et leur demande d’accompagner cette critique d’alternatives ou de solutions constructives.
Autrement dit : il ne s’agit pas, du moins dans le texte, de supprimer l’opposition ni d’interdire la critique du Gouvernement. Il s’agit de tenter de mettre fin à la campagne électorale permanente.
Et c’est précisément là que l’expérience béninoise mérite, à mon sens, notre attention.
Sommes-nous obligés d’être en campagne électorale cinq ans sur cinq ?
Au Sénégal, à peine une élection terminée, nous commençons souvent à parler de la suivante.
Présidentielle, législatives, locales : positionnements, coalitions, déclarations de candidature, meetings, invectives, calculs électoraux…
Et pendant ce temps, les problèmes demeurent : emploi, logement, éducation, santé, coût de la vie, infrastructures, dette, industrialisation, agriculture.
La démocratie est indispensable. La contradiction est indispensable. Le contrôle du pouvoir est indispensable.
Mais la démocratie exige-t-elle nécessairement une campagne électorale permanente ?
C’est la question que pose, finalement, le modèle béninois.
Regardons aussi ceux qui ont porté cette expérience
Cela ne prouve évidemment pas qu’ils ont raison. Mais le parcours des dirigeants béninois invite au moins à ne pas balayer leur réflexion d’un revers de main.
Patrice Talon, président de 2016 à 2026, venait du monde de l’entreprise et avait bâti une importante carrière dans le secteur du coton avant d’accéder à la magistrature suprême.
Son successeur, Romuald Wadagni, présente un profil particulièrement technocratique : formation en gestion, finance et audit à Grenoble, passage par Harvard, longue carrière internationale chez Deloitte avant de devenir associé, puis ministre de l’Économie et des Finances à partir de 2016. Il est devenu Président de la République en mai 2026.
Et l’on pourrait également rappeler le parcours de leur prédécesseur Boni Yayi, économiste et ancien président de la BOAD.
Je le répète : les CV ne font pas la démocratie et ne donnent à personne le monopole des bonnes idées.
Mais lorsque des responsables ayant exercé de telles fonctions économiques, financières et institutionnelles mettent sur la table une organisation différente du temps politique, nous pouvons au moins l’étudier.
Attention toutefois : l’objection démocratique est sérieuse
Il serait intellectuellement malhonnête de parler du modèle béninois sans évoquer les critiques dont il fait l’objet.
Des organisations internationales ont documenté ces dernières années des restrictions concernant l’opposition, les manifestations et certaines libertés publiques au Bénin.
La question est donc légitime : qui décide qu’une activité politique est devenue « compétitive et électorale » ?
Un meeting de l’opposition ? Une tournée nationale d’un responsable politique ? La présentation d’un programme alternatif ? La critique virulente du Gouvernement ? Une manifestation ?
C’est ici que se trouve, selon moi, le principal danger.
Une trêve politique mal définie peut rapidement devenir une trêve de l’opposition.
Et cela, je ne le souhaiterais pas au Sénégal.
Mais peut-on retenir l’idée sans copier le modèle ?
C’est là que le débat devient intéressant.
Le Sénégal n’est pas obligé de reproduire mot pour mot la Constitution béninoise.
Notre Constitution reconnaît expressément le rôle des partis politiques et garantit des droits égaux aux partis, y compris ceux qui s’opposent à la politique du Gouvernement. Toute transposition devrait donc préserver totalement le droit de critiquer, le droit de manifester dans le cadre de la loi, la liberté de réunion, la liberté de la presse, le contrôle parlementaire et le droit pour l’opposition de proposer une alternative.
En revanche, pourquoi ne réfléchirions-nous pas à une sorte de pacte républicain de respiration démocratique ?
Après l’élection, la majorité gouverne. L’opposition contrôle, critique et propose. La société civile interpelle. La presse enquête. Le Parlement joue pleinement son rôle.
Mais majorité comme opposition s’engagent à ne pas transformer immédiatement le pays en champ de bataille pour l’élection suivante.
Puis, à une période clairement déterminée avant les élections, la compétition électorale reprend pleinement ses droits.
Et surtout : la règle doit s’appliquer à tout le monde
C’est pour moi la condition essentielle.
Une trêve ne peut pas signifier : l’opposition ne fait plus campagne tandis que le pouvoir continue de faire campagne avec les moyens de l’État.
Elle doit être parfaitement symétrique.
Pas de propagande électorale anticipée pour l’opposition, mais pas davantage d’utilisation électoraliste des moyens publics, des inaugurations, de l’administration ou des médias publics par la majorité.
Sinon, ce ne serait plus une trêve. Ce serait un avantage institutionnel accordé au pouvoir en place.
Alors, pourquoi ne pas ouvrir le débat au Sénégal ?
Notre Constitution peut évoluer dans les conditions qu’elle prévoit. Mais je ne propose pas aujourd’hui de copier le Bénin.
Je propose que nous nous posions la question.
Avons-nous besoin de cinq années de campagne électorale ?
Ou pouvons-nous imaginer un temps pour choisir nos dirigeants, un temps pour gouverner et contrôler leur action, puis un temps pour retourner devant les électeurs ?
Une démocratie vivante n’est pas seulement celle dans laquelle on prépare continuellement les prochaines élections.
C’est aussi celle dans laquelle, entre deux élections, majorité et opposition travaillent chacune dans son rôle à résoudre les problèmes de la Nation.
Le Bénin a choisi une réponse. Elle est discutable. Elle comporte même des risques qu’il faut regarder lucidement.
Mais la question qu’il nous pose mérite d’être débattue au Sénégal.
« Oui à une trêve dans la campagne électorale permanente.
Jamais de trêve pour la démocratie. »
Cheikh A. T. BA