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RSE, patriotisme ou devoir : le secteur privé mis face à ses responsabilités

by Almamy Sylla
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L’actualité de la semaine reste marquée par le titre publié dans « Seneweb » et intitulé « Covid-19 : Macky Sall en colère contre « l’aumône » du secteur privé ». Une information qui a été suivie d’un tollé dans les réseaux sociaux autour de la participation des entreprises sénégalaises à la grande mobilisation annoncée pour lutter contre la pandémie qu’est le coronavirus.

En effet, la majeure partie de l’opinion semble fustiger la posture adoptée par nos chefs d’entreprises avec des dons sous forme de modiques enveloppes dont l’impact serait insignifiant disent certains, pour amortir le choc que créerait cette situation alarmante. Compte non tenu de ces milliers de grandes, moyennes et petites entreprises de divers secteurs d’activités et qui n’ont jusque-là pas annoncé la façon dont elles comptent participer à la lutte, le constat étant que les pouvoirs publics semblent être esseulés dans les initiatives foisonnantes qu’ils multiplient tant bien que mal.

A partir de là, il devenait légitime de s’intéresser à cette problématique fort intéressante dès lors qu’elle touche aux portefeuilles et intérêts financiers des uns et des autres. Concrètement, c’est l’engagement citoyen voire patriotique de l’entreprise sénégalaise dans un contexte de crise, qui est manifestement interpellé.

Une telle préoccupation découle au moins du fait qu’il existe un certain nombre d’instruments offerts par les sciences de gestion dont la RSE et qui ont justement pour objectif d’opérationnaliser la responsabilité de l’entreprise vis-à-vis de la société en général. L’entreprise en tant que composante de la société ne peut aucunement se soustraire aux réalités auxquelles elle reste confrontée. D’ailleurs, depuis longtemps on assiste à un élan philanthropique des entreprises ponctué par la création de fondations mais dont l’action reste circonscrite dans un périmètre déterminé.

Toutefois, le contexte dans lequel ce débat est posé est particulièrement captivant d’un point de vue académique en ce qu’il appelle à une sorte de mise à niveau du rôle de l’entreprise comme acteur social et générateur de revenus, face à une situation extrêmement délicate de propagation d’un dangereux virus. La question de la définition des différents modes d’intervention sociétaux de nos entreprises ne s’étant jamais posée sérieusement, ce débat nous sert de prétexte devant justement permettre d’analyser le rôle des acteurs économiques au-delà des seules préoccupations de performance financière telle que la rentabilité. Ici, il est essentiellement question d’engagement en faveur de l’Etat, de la « res publica » et surtout de la nation. Ce concept implique une idée de spontanéité, de communauté d’origine (BONALD, Législ. primit., t.2, 1802, p.74).

Aussi, si l’actualité telle qu’elle a été présentée reflète effectivement la position même officieuse du Président de la République du Sénégal, cela voudrait dire qu’il existerait une incompréhension sous-jacente pour ne pas dire un conflit latent entre l’exécutif et le secteur privé national sur le sens à donner au mot engagement mais surtout patriotisme.

Tout porte à croire qu’il s’agit de la réalité étant entendu qu’aucun démenti à ce sujet, n’a été fait jusque-là par les services de communication du gouvernement. En parlant de secteur privé national, l’attention est portée sur toutes ces entreprises qui composent le tissu économique du pays et qui ont la caractéristique d’être formalisées, regroupées ou non au sein d’une organisation patronale.

Au regard de l’importance des enjeux relatifs à la bonne riposte qui doit être apportée par le Sénégal à cette crise, il n’est pas permis qu’une brouille éclate entre les pouvoirs publics et les patrons ; ce n’est vraiment pas le moment surtout que les scénarii les plus pessimistes arguent dans le sens d’une interprétation chaotique des événements à venir. Justement, il serait opportun pour une meilleure compréhension du rôle de chacun dans la recherche de solution à apporter, de revenir aux fondamentaux conceptuels des relations entre l’Etat et les entreprises. Bien entendu, de cette analyse est élaguée d’office la question des contributions fiscales et autres impôts relevant des assujettis et qui s’inscrivent dans le béaba du principe de légalité.

Pour mettre l’accent sur la RSE, il convient de dire d’abord qu’elle n’est rien d’autre que l’intégration par les entreprises de préoccupations sociales et environnementales aux activités qu’elles mènent. C’est ainsi que la Commission Européenne la définit tout en rajoutant qu’elle est volontaire et touche également aux relations avec les parties prenantes.

Outre cette institution, la définition la plus consensuelle est sans doute celle donnée par la norme Iso 26000 qui la décline comme étant la « responsabilité d’une organisation vis à-vis des impacts de ses décisions et de ses activités sur la société et sur l’environnement, se traduisant par un comportement transparent et éthique qui :

– Contribue au développement durable y compris à la santé et au bien-être de la société ; – Prend en compte les attentes des parties prenantes ;
– Respecte les lois en vigueur et est compatible avec les normes internationales ;
– Est intégré dans l’ensemble de l’organisation et mis en œuvre dans ses relations ».

Cependant, il faut juste rappeler que dans les pays développés, la prise en compte de la RSE par les entreprises a pris aujourd’hui les relents d ’une obligation formelle. C’est le cas en France où on peut citer la loi N° 2001 -420 du 15 mai 2001 relative aux nouvelles régulations économiques et qui a comme fait innovant l’instauration d’une imposition directe des entreprises avec une fiscalité verte ou des écotaxes.

Depuis le commencement de cette crise, pour citer toujours le cas de la France, on a assisté à beaucoup d’initiatives d’engagement prises par de grandes entreprises de la place pour contribuer massivement à la lutte. C’est le cas de Ricard qui a donné 70.000 litres d’alcool pur destiné à son pastis au laboratoire Cooper afin de produire 1,8 million de flacons de gel. La société LVMH, firme numéro un mondial du luxe, a décidé de faire fabriquer aux usines de parfums Christian Dior, du gel hydro alcoolique. Ces dernières en ont produit 12 tonnes depuis quelques semaines et des prévisions de plus de 50 tonnes sont annoncées.

A côté des exemples ci-dessus, chez nous il a été question de contributions en numéraires données par les entreprises mais dont la consistance semble ne pas satisfaire l’Etat. Par ailleurs, il est nécessaire avant toute chose, de revenir sur le contexte de cette crise sanitaire dont le point de départ « institutionnel », reste l’annonce de l’état d’urgence décrétée par le Président de la République du Sénégal.

En effet, le Lundi 23 Mars 2020 dans un discours à la Nation, son Excellence Macky SALL, déclare dans une voix grave « depuis trois mois, une véritable guerre mondiale s’est déclenchée contre cet ennemi commun. Notre pays n’est pas en reste ». De son propos ressort un élément fondamental, une notion certainement prononcée pour la première fois par lui depuis qu’il est élu : celle de guerre.

Le Sénégal est en guerre et l’Etat d’urgence est déclenchée, une procédure mais surtout un régime juridico-légal exceptionnel puisant ses fortes racines dans la puissance publique. C’est sans doute cet état de fait pas des moins courants qui devait interpeller le peuple sénégalais dans sa globalité y compris ses acteurs économiques, de sorte à les heurter dans leur pleine conscience et réveiller en eux ce que nous avons de plus cher, la patrie.

S’agissant des entreprises précisément, elles doivent résolument être conscientes qu’elles ne sont pas conviées à une démarche volontaire de participation aux initiatives nationales. Non, l’invite du Chef de l’Etat va plus loin et sans le nommer fait allusion implicitement à l’effort de guerre ; il faut le dire ainsi et pas autrement. La gravité de l’heure ne permet pas à l’Etat de tergiverser en restant dans l’attente d’une RSE nationale qui traîne la réputation d’être déstructurée et désorganisée.

Le constat est qu’elle peine vraisemblablement à mettre en œuvre une démarche globalement efficace. En effet, l’effort de guerre est généralement compris « comme étant la mobilisation sociale et industrielle visant à subvenir aux besoins militaires d’un État. Il affecte toute l’économie, surtout par une réorientation du système industriel vers la production d’armes ou de matériel nécessaire à la poursuite du conflit ». Il n’y a pas de doute, le monde est en guerre et à titre comparatif dans un pays comme la France, le Président de la République Emmanuel Macron lors de son allocution télévisuelle à propos de l’épidémie de coronavirus, à Paris, le 16 mars a affirmé sans ambages « Nous sommes en guerre. ». A six reprises, Emmanuel Macron a utilisé la même expression. Un ton martial, visant à sonner la « mobilisation générale » contre un « ennemi (…) … insaisissable ». A partir du moment où l’Etat est dans une situation exceptionnelle et pour laquelle la prise en charge des besoins de lutte impose des mesures fortes et coûteuses, il n’y a plus d’indulgence. Surtout que le Président de la République dans le discours cité plus haut avait pris le soin de s’adresser aux acteurs économiques privés en ces termes « je lance un appel à tous, au secteur privé et aux partenaires bilatéraux et multilatéraux, afin qu’ils apportent leur soutien au FORCE-COVID-19. Les ressources du Fonds serviront entre autres, à soutenir les entreprises, les ménages et la diaspora ».

Au demeurant, il faut reconnaître que le Sénégal a résolument besoin d’union et de concorde de toutes ses forces vives pour venir à bout de ce virus « tueur » en même temps l’Etat est aussi mis à rude épreuve dans la posture qu’il devra adopter pour faire montre de fermeté et de responsabilité à tous les niveaux.
Assurément et en aucun cas, il ne devra faillir dans sa mission et pour cela tous les moyens légaux mis à disposition doivent être activés pour faire face à la crise. De la réquisition à une possible nationalisation, aucune mesure ne devrait être minimisée dès lors qu’elle s’avère nécessaire pour combattre l’ennemi. Cet ennemi extraordinaire et aux attributs divins, invisibles et impénétrables.
Loin d’être une diatribe visant à attaquer un pan de la société sénégalaise extrêmement important pour le rôle déterminant qu’il joue en faveur de la stabilité économique du pays, cette contribution est un appel désespéré qui invite notre levier économique le plus sûr à un sursaut pour sonner le réveil eu égard à la gravité de la menace qui nous guette. Il est certainement déjà debout « droit dans ses bottes » mais toujours est-il qu’il devra très rapidement apporter une réponse conséquente et adaptée pour la résolution du problème car ce qui est en train de se jouer c’est tout simplement son avenir.

Si la propagation du virus persiste de façon exponentielle on parlera d’autres choses que de marchés publics, de concurrence étrangère, de bénéfices ou d’exonérations fiscales. Dans le même sillage, l’Etat devra forcément après le combat (et Dieu sait que l’avenir risque d’être sombre avec une récession économique mondiale à l’horizon) récompenser cet effort de guerre, fruit d’un sacrifice monumental.

En effet, il gagnerait à réfléchir résolument aux solutions pérennes à mettre sur la table pour permettre aux entreprises sénégalaises d’être de « véritables champions », compétitives et « aux reins solides ». In fine, il s’agit pour l’Etat de le convier à un vrai patriotisme économique où toutes les parties prenantes seront gagnantes à tous les coups. Qu’Allah, Maître Absolu du Temps, protège le Sénégal !

Pape Magatte SARR
papisdroit@gmail.com

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