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Aminata Libain Mbengue Psychologue et militante féministe
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À la suite de la série de reportages de Seneweb intitulée « Nés, mais invisibles : ces enfants fantômes que l’État ne connaît pas », un constat alarmant s’impose : un enfant sur cinq n’est pas déclaré à l’état civil au Sénégal.

Le point commun de toutes les histoires racontées est frappant : un géniteur qui a disparu. Des hommes qui abandonnent la mère et leur enfant sans se soucier des conséquences de cet abandon sur la vie de celui-ci. Contrairement aux idées reçues, les mères ne renoncent pas à déclarer leurs enfants par négligence. Elles le font souvent par peur de la honte sociale et de la stigmatisation. Beaucoup redoutent que leur enfant porte uniquement leur nom et soit ainsi exposé aux préjugés d’une société qui continue de faire peser la responsabilité d’une naissance hors mariage exclusivement sur les femmes.Cette situation est aggravée par le cadre juridique sénégalais. L’article 196 du Code de la famille interdit à un enfant né hors mariage ou non reconnu volontairement par son père d’engager une recherche de paternité. Pourtant, en 2026, les tests ADN permettent d’établir la filiation avec une très grande fiabilité. Maintenir une telle interdiction revient à priver des milliers d’enfants de leur droit à une identité et à une filiation. À cela s’ajoute l’article 52 du Code de la famille, qui prévoit que, lorsque les parents ne sont pas mariés, le nom du père ne peut figurer sur l’acte de naissance sauf si celui-ci s’est personnellement présenté pour reconnaître ou déclarer l’enfant. En pratique, il suffit donc qu’un homme refuse de reconnaître son enfant pour que celui-ci soit privé de sa filiation paternelle. Le plus étonnant, et surtout le plus paradoxal, est que le Code de la famille interdit à un enfant d’établir juridiquement sa filiation paternelle par une action en recherche de paternité, tout en reconnaissant, dans le même temps, qu’un homme peut être juridiquement désigné comme son père afin de lui imposer une obligation alimentaire(Article 215). Autrement dit, la loi permet au juge de reconnaître qu’un homme est suffisamment lié à un enfant pour être condamné à subvenir à ses besoins, mais refuse à ce même enfant le droit de voir cette paternité juridiquement reconnue.

Il est également temps d’abolir la distinction entre « enfant légitime » et « enfant illégitime ». Tous les enfants sont légitimes, quels que soient les circonstances de leur naissance ou le statut matrimonial de leurs parents. Un enfant sur cinq n’est pas déclaré. Pourtant, ces enfants ont été conçus par un homme et une femme. Tandis que les mères assument leurs responsabilités, quelles que soient leurs conditions de vie ou leurs difficultés économiques, les pères peuvent encore s’y soustraire sans aucune contrainte juridique.
Le Sénégal est en retard en matière de droits des femmes et des enfants. Les effets des lois patriarcales se manifestent chaque jour dans la vie de milliers de femmes et d’enfants : précarité, absence d’identité juridique, difficultés d’accès aux droits, stigmatisation sociale et impunité des pères défaillants.
Lorsque les conséquences d’une loi sont aussi manifestes, pourquoi refuse-t-on encore de la réformer ? Pourquoi maintenir un dispositif juridique qui protège davantage ceux qui abandonnent leurs responsabilités que les enfants qui en subissent les conséquences ?
Je rappelle que le candidat Bassirou Diomaye Faye s’était engagé, dans son programme, à réviser les dispositions discriminatoires du Code de la famille. Qu’attend-il encore pour tenir cet engagement ? Pourquoi les considérations politiciennes continuent-elles de primer sur la vie, la dignité et les droits des femmes et des enfants ?
Réformer le Code de la famille est une question de justice, d’égalité devant la loi et de protection des droits fondamentaux. Il est temps de permettre la recherche de paternité et de garantir à chaque enfant, quelle que soit sa naissance, le droit à une identité, à une filiation et à la reconnaissance de ses deux parents. Il ne s’agit pas seulement d’une reconnaissance juridique, mais aussi d’une reconnaissance sociale, familiale et identitaire.
Il en va de même pour le relèvement de l’âge légal du mariage des filles à 18 ans. Pendant que nous célébrons leurs réussites scolaires et académiques, nous continuons à autoriser leur mariage à un âge où elles sont encore des enfants, avec des rêves, des aspirations et un avenir à construire.
Autoriser le mariage des filles à 16 ans, c’est les exposer prématurément à des responsabilités qui ne devraient pas peser sur leurs épaules. Dans notre contexte, le mariage implique bien plus qu’une union : il entraîne des rapports parfois complexes avec la belle-famille, des grossesses précoces, une autonomie limitée dans les décisions relatives à la contraception ou à la poursuite des études, ainsi qu’une dépendance économique et sociale qui peut compromettre durablement leur avenir.
Par ailleurs, les connaissances scientifiques sont aujourd’hui sans équivoque : le développement du cerveau se poursuit bien au-delà de l’adolescence, jusque dans la vingtaine. Comment peut-on alors considérer qu’une fille de 16 ans est prête à assumer toutes les responsabilités qu’impose le mariage ?
Enfin, il ne faut pas perdre de vue une réalité trop souvent occultée : pour de nombreuses femmes, le mariage demeure le principal lieu d’exposition aux violences, qu’elles soient psychologiques, économiques, sexuelles ou physiques.
J’espère que cette série de reportages permettra enfin d’ouvrir un véritable débat national sur les droits des femmes et des enfants au Sénégal, ainsi que sur les réformes que nous attendons depuis si longtemps. Les conséquences des lois actuelles sont connues. Il est désormais temps d’avoir le courage politique de les changer.
Aminata Libain Mbengue
Psychologue et militante féministe

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